Yvette - Guy de Maupassant.

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Yvette - Guy de Maupassant.

Message par Masques de Venise le Dim 25 Mar 2007 - 14:16



Par où commencer Maupassant ? Par ses nouvelles, c'est certain. Mais laquelle ? Il y en a tant et de si attachantes ...

Prenez "Yvette" par exemple, qui a aujourd'hui les honneurs de notre Calendrier. Son héroïne est la fille d'une demi-mondaine qui se fait appeler la marquise Obardi. En âge d'être mariée, Yvette vit désormais auprès de sa mère mais dans l'ignorance de la nature réelle des rapports que celle-ci entretient avec tel ou tel "financier." Aucune idée non plus de l'extrême cosmopolitisme qui est le propre de la société reçue à l'hôtel Obardi. Au sein de cet univers frelaté, Yvette conserve sa candeur.

Elle est bien entendu entourée d'une petite cour d'hommes jeunes - et moins jeunes. Et sa mère, à l'arrière-plan, échafaude des projets : à qui la "confiera-t-elle" ou même, éventuellement, la mariera-t-elle ?

Parmi les prétendants, se démarque Jean de Servigny, jeune nobliau fort sympathique mais plutôt viveur et cynique. Yvette l'obsède à tel point que, pour se retrouver débarrassé du chaperonage - léger mais bien réel - de la marquise Obardi, il entraîne avec lui son ami Saval, dans l'espoir que celui-ci, en devenant l'amant de la maîtresse de maison, fera se relâcher un peu la surveillance que celle-ci exerce quand même sur sa fille.

C'est justement la liaison qu'elle voit s'établir entre sa mère et Saval qui commence à ouvrir les yeux de la petite Yvette. Comme elle n'est pas sotte, elle finit très vite par se tenir, grosso modo, le raisonnement que Savigny lui-même avait exposé à son ami au tout début de la nouvelle : complètement déclassée par sa naissance, Yvette ne peut prétendre qu'à deux choses : ou la vie religieuse, ou la vie galante.

Avec l'exaltation et le jusqu'au-boutisme de son âge, Yvette cherchera néanmoins une troisième voie ....


Derrière l'intrigue amoureuse que Maupassant tisse entre Yvette et Savigny, se distingue une réflexion, plus sombre, plus grave, sur le destin des femmes que la misère et une société où elles n'ont pas vraiment leur place contraignent, si elles veulent s'en sortir, à se prostituer. C'est une réflexion récurrente dans l'oeuvre de Maupassant, comme celle sur les enfants naturels ignorés par leur père ou encore. Et c'est là que le romancier se fait social, à mi-chemin entre le social romanesque "de masse" si cher à Zola et le social confiné à la seule bourgeoisie de Flaubert.

C'est là aussi que, non sans un secret étonnement, on prend réellement conscience de la sensibilité quasi féminine de Maupassant. Nul, mieux que ce coureur de jupons qui jouait volontiers les machos sur la Seine, n'a sondé le coeur de la femme du XIXème : pas seulement la bourgeoise (grande ou petite) ou encore l'aristocrate mais aussi la paysanne, la détraquée, la handicapée même (dans cette admirable mais si triste nouvelle qui s'appelle "Berthe"), la prostituée ou la courtisane, la domestique ...

Quand Maupassant évoque le corps des femmes, c'est, bien sûr, pour le plaisir mais c'est aussi pour la peine, pour la douleur. La femme subit et Maupassant n'arrête pas de le marteler : elle subit dans son corps, elle subit dans son esprit, elle subit dans sa fortune, elle ne fait que subir.
Le seul texte où l'auteur normand paraît hostile à la féminité, c'est celui où sont évoquées ces femmes qui, pour "vendre" plus tard des enfants contrefaits, se sanglent dans leurs corsets pratiquement jusqu'à l'accouchement, s'imposant un martyre volontaire pour engendrer des "monstres" qui sont en fait le garant de leur fortune. Et c'est tout. Maupassant a tant aimé les femmes que son oeuvre tout entière se dresse comme un hommage à leurs qualités comme à leurs défauts - défauts qui, bien souvent, nous rappelle-t-il, lui sont imposés par son désir de plaire à l'Homme.

En parallèle, on trouve l'amour immense du romancier envers les faibles, les opprimés, et les animaux, et ceci dans des nouvelles que l'on a du mal à relire tant la cruauté des dominants et la détresse des dominés sont dépeintes avec puissance et réalisme : c'est le cas pour "L'Aveugle" ou encore pour "Pierrot" - cette nouvelle-là, je ne conseille à aucun des amis des bêtes qui errent sur ce forum de la lire. Elle est admirable, elle démontre elle aussi la générosité profonde de l'auteur ... mais elle n'est qu'un long calvaire.


C'est tout cela qui, avec ce sens de l'écriture était le sien, contribue à faire de Guy de Maupassant un auteur tout-à-fait exceptionnel et confère à son oeuvre une richesse qu'on ne se lasse pas de découvrir et rédécouvrir.
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Masques de Venise
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