Les lois frumentaires des Gracques à Jules César

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Les lois frumentaires des Gracques à Jules César

Message par Upomavick le Dim 18 Nov 2007 - 14:20

Je vais présenter ici le travail que j'ai réaliser pour le séminaire d'histoire romaine du Professeur Charlier dans le courant de l'année 2006-2007.

Il portait sur les lois "populaires" durant la république depuis les Frères Gracques (125) jusque César (44).

Le temps pour moi de le retravailler un peu pour le rendre plus accessible encore qu'il ne l'était déjà, sachant que tout le monde n'est pas historien de l'antiquité de niveau universitaire et n'a pas forcément reçu toutes les informations que pascal ou moi avons eu lors de nos cours... De toute façon si des qsts se posent, n'hésitez jamais à me les poser.

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Message par Upomavick le Mer 2 Jan 2008 - 22:45

INTRODUCTION


Le travail de ce séminaire auquel j'ai participé – axé autour de l’existence ou non d’une législation spécifiquement « popularis » – avais pour but l'étude des processus législatifs qui ont mis en place ou rejeté les propositions de distributions frumentaires. Qui sont les auteurs de ces propositions de loi ? Quels en ont été les principaux opposants ? Quelle réaction cela a-t-il engendré à Rome ? Pouvons nous réellement parlé d’une « couleur popularis » dans les lois et rogationes de type frumentaires ? Et si oui, en quoi ces lois vont-elles favoriser les milieux populaires ? Toute une série de questions auxquelles nous chercherons à répondre dans ce travail.

Dans un premier temps, il sera question non pas des origines des distributions frumentaires, mais bien de leur existence et leur organisation dans le monde grec et dans le monde romain avant le tribunat de Gaius Gracchus. Ensuite, l’étude de la proposition de Gaius Gracchus suivie des propositions qui seront faites en complément ou en opposition à la lex sempronia frumentaria.

Les deux points principaux de ce travail de séminaire seront la loi de Gaius Gracchus et la loi de Clodius. Premièrement parce que nous sommes relativement bien informés sur ces lois au regard de ce que nous disposons pour les autres. Secondement parce que ce sont les deux propositions qui auront le plus influencé et bouleversé la société romaine de la fin de la République.

Les sources pour étudier cette question sont uniquement littéraires. Parmi celles-ci l’œuvre de Marcus Tullius Cicéron nous renseigne sur les lois frumentaires et sur toutes les péripéties qui les entourent. Cela n’a rien d’étonnant car l’orateur est pleinement actif en cette époque bouillonnante que fut le Ier siècle ACN. Lui même a fait jouer tout son talent et son art pour chercher à s’opposer à ces lois et décisions frumentaires, lesquelles selon lui grevaient lourdement les finances de la république.

Cicéron, tout comme pour nos autres sources – Tite Live, Appien, Dion Cassius, Annius Florus – ne se montre pas favorable à ces lois « subversives » qui vident les caisses et détournent les plus pauvres de l’envie de travailler. La plupart des auteurs anciens reflètent le sentiment d’une classe sénatoriale dénonçant le caractère démagogique de ces lois frumentaires. Il faudra donc les manier avec une extrême prudence au vu des silences et des déformations que comporte la tradition antique.


Les cités grecques assuraient déjà le bien-être de leurs citoyens. C’est la cité d’Athènes qui marque le plus tôt et le plus intensivement cette tendance. C’est aussi la cité pour laquelle nous avons le plus de sources.

Nous devons considérer que la cité toute entière a pour père tous les citoyens, et que par suite, il est juste non seulement de ne rien leur enlever des ressources nouvelles, mais encore, si cela venait à faire défaut, de ne les laisser manquer de rien.[1]

La cité doit donc fournir, à ses citoyens dépourvus de ressources personnelles, la subsistance. A côté de la misthophorie que nous décrit en détail Aristote[2], il existait une autre forme d’assistance pour les habitants de certaines cités grecques : la vente à prix réduit ou la distribution gratuite de blé. L’intérêt, pour nous, de ce système a ceci de particulier qu’il sera pratiqué au sein de la Rome républicaine.

Le principal souci des cités a toujours été de s’approvisionner de façon régulière, d’autant plus quand une aide frumentaire est apportée. La cité pouvait ainsi charger des magistrats de veiller au bon approvisionnement de ses marchés, mais également chercher à entretenir de bons rapports avec d’autres cités ou états. L’exemple le plus important de cette politique extérieure, et sans doute le plus ancien qui nous soit parvenu, est l’envoi en 445 ACN par le pharaon Psammétique de trente mille médimnes de blé à Athènes.[3]

Du point de vue romain, il ne fut jamais question de rémunérer la participation des citoyens aux activités civiques. D’autant plus que les plus pauvres ont été exclus des principales tâches de l’Urbs, à l’exception des charges militaires à partir du premier siècle avant notre ère. Cela ne signifie pas que la population romaine était laissée au dépourvu. L’Etat assurera à ces citoyens les plus basiques ressources : principalement l’approvisionnement en blé mais aussi en huile. Rome ne se ravitaille pas comme Athènes. Elle va profiter de sa position de domination pour retirer l’approvisionnement des provinciaux.

Qu’est ce qu’une loi frumentaire ?
Une loi frumentaire vise à permettre des distributions gratuites ou à prix réduit, souvent de blé et parfois d’huile aux citoyens.



[1] Démosthène, Quatrième philippique, X, 41.
[2] Aristote, La constitution d’Athènes, LXII, 2.
[3] Philochore, 328 F 119. (dans les FGH de jacoby)

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Re: Les lois frumentaires des Gracques à Jules César

Message par Upomavick le Sam 5 Jan 2008 - 22:27

Lois populaires ? Lois populistes ?

Une des principales accusations portées contre les promoteurs ces lois était l’aspiration à la tyrannie. Il est évident que dans un dossier aussi sensible que l’approvisionnement en blé accessible au plus grand nombre des personnes les moins favorisées devaient fixer les crispations et les tensions devaient être plutôt rudes. Et quel moyen plus efficace que les octrois de nourriture pour se fidéliser la plus large population que soit. Les distributions frumentaires sont une excellente tribune pour qui veut se réclamer du peuple, de ses aspirations profondes, de sa défense contre les torts qui lui sont faits et de là à sombrer dans les dérives d’une action purement populiste, il n’y a qu’un pas aisément franchissable.


  • Avant Gaius Gracchus
Avant les dispositions de Gaius Gracchus de 123, les soucis de ravitaillement de Rome ne semblent pas avoir été très différents de ceux connus pour les cités grecques. Très tôt, l’Etat se charge de veiller au bon approvisionnement en blé de la ville. Soit par l’entremise de magistrats ordinaires chargés d’y veiller de façon régulière et générale, soit en nommant, en des circonstances exceptionnelles et dramatiques, des magistrats ou des commissions extraordinaires. La première mention d’un préfet de l’annone remonte à 440 ACN, récit hautement suspect d’anachronisme. La première historiquement attestée[1] l’est pour l’année 104 ACN. Pour ce faire, les Romains pouvaient recourir à toute une panoplie de moyens allant de la commission d’achat aux mesures dirigistes à l’égard des marchands privés, mais aussi l’envoi d’ambassade dans des pays alliés,… Ces initiatives viennent toujours du Sénat et sont financées par les deniers publics. Rome semble avoir vu d’un très mauvais œil la bienfaisance privée dans ce domaine si sensible du ravitaillement de la plèbe urbaine.
L’histoire de Spurius Maelius est éclairante à ce sujet[2].

Spurius Maelius est présenté comme un riche particulier qui du fait d’une grave disette avait pris sur lui d’acheter du blé en Etrurie et de le distribuer à la plèbe. Si dans une cité grecque ce geste lui aurait valu nombre d’honneurs, à Rome, cette bonne action – certainement noircie et contaminée par les évènements de la période gracquienne – est présentée sous les traits des plus sombres : Maelius n’aurait fait cela que pour aspirer à la tyrannie. Le Sénat aurait jugé assez grave la situation pour faire nommer par les consuls un dictateur, Cincinnatus, lequel aurait fait saisir Spurius Maelius et exécuter par Gaius Servilius Ahala, son maître de cavalerie.

Qu’importe la réalité de cette affaire ; elle montre que la répugnance qu’avaient les Romains à accepter des largesses privées, du moins celles dues à des non-magistrats, provenaient principalement des hautes classes.

Les sources qui précèdent l’année 123 font mention de plusieurs distributions exceptionnelles de blé à la population de Rome.

Manius Marcus, édile de la plèbe, donna pour la première fois le blé au peuple à un as le modius. L. Minucius Augurinus, qui avait démasqué Spurius Maelius abaissa à un as le prix du blé pour trois marchés, lorsqu’il fut 11e tribun de la plèbe : c’est pour cette raison que le peuple se cotisa pour lui élever une statue au-delà de la porte Trigemina. Séius, pendant son édilité, fournit au peuple le blé à un as ; c’est pourquoi on lui dédia aussi des statues sur le capitole et sur le palatin ; au jour de sa mort, des hommes du peuple portèrent sur leurs épaules son corps jusqu’au bûcher. L’année où la mère des dieux fut amenée à Rome, on raconte que cet été-là la récolte fut plus belle qu’elle ne l’avait été depuis 10 ans. Selon M. Varron, l’année où Metellus fit défiler à son triomphe une foule d’éléphants, le boisseau de blé se vendit un as.[3]

Nos sources nous apprennent que ces distributions ont principalement été faites par les autorités sur des fonds publics, grâce à l’envoi de blé des provinces, comme ce fut le cas en 203, lorsque les édiles curules Marcus Valerius Falto et Marcus Fabius Buteo distribuèrent du blé espagnol, quartier par quartier au prix de quatre as le boisseau[4] ou alors par des largesses de magistrats, comme en 196 quand Marcus Fulvius Nobilior et Gaius Flaminius « distribuèrent au peuple un million de boisseaux de blé au prix de deux as. Ces provisions avaient été envoyées à Rome par les Siciliens comme témoignage de leur estime pour Gaius Flaminius et pour son père. Flaminius fit partager à son collègue l'honneur de la distribution »[5].

Les autorités romaines vont utiliser le produit des impôts, et notamment de la dîme ou utiliser les fonds publics pour acheter à l’étranger[6] du blé afin d’assurer le ravitaillement et en contrôler le prix.

D’après Claude Nicolet[7], les ravitaillements exceptionnels avaient pour but de pallier une faiblesse du système normal et certainement pas de le remplacer. D’ailleurs, toujours selon Nicolet, le ravitaillement de 196 était insuffisant pour tout Rome. Nobilior et Flaminius ont fait distribuer 1 million de modii.
La ration qui semble avoir été la norme, au vu des lois dont nous connaissons la teneur pour la période que nous étudions, parait avoir été de cinq modii par mois pour un individu. A raison de soixante modii sur une année, Nicolet arrive au nombre de 16666 bénéficiaires de cette aide de 96. « Quelque soit le chiffre retenu pour la population de Rome à cette date, cette distribution aurait été notoirement insuffisante. Il faut donc admettre que le million de modii distribué à bas prix est venu seulement en complément aux approvisionnements normaux par le commerce libre, mais qu’il a eut un effet suffisant pour maintenir des prix relativement bas toute l’année.»[8]

Tite Live nous dit que les arrivages de blés supplémentaires ont un effet sur le prix du blé[9].

L’habitude est donc prise par les magistrats et le peuple de profiter irrégulièrement du produit des impôts provinciaux ou des disponibilités du Trésor public pour obtenir le but recherché : maintenir le prix du blé à un niveau raisonnable. Mais il n’existe aucune mesure permanente, exception faite du contrôle des marchés dans les compétences des édiles. L’Etat n’intervient qu’en cas de disettes ou d’une hausse trop rapide et trop vive du prix du blé. Par ailleurs, nous savons que l’armée peut le cas échéant être prioritaire dans l’attribution du blé[10].

<hr align="left" size="1" width="33%">[1] Cicéron, Pro Sestio, 39 ; De haruspicium responsis, 43.
[2] Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines, XII, 1-4 ; Tite Live, AUC, IV, 13-16 ; Aurelius Victor, DVIUR, XVII ;
[3] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XVIII, 15-16
[4] Tite Live, AUC, XXX, 26, 5-6.
[5] Tite Live, AUC, XXXIII, 42, 8.
[6] Polybe, Histoire, XXVIII, 2.
[7] NICOLET, Cl., Le métier de citoyen…, p.258.
[8] Idem.
[9] Tite Live, AUC, XXX, 38, 5.
[10] Tite Live, AUC, XXXVI, 2, 12 et 4, 5-6.

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Re: Les lois frumentaires des Gracques à Jules César

Message par Upomavick le Lun 7 Jan 2008 - 19:43


  • Gaius Sempronius Gracchus
1 : Sa vie et ses principales lois
Gaius Sempronius Gracchus, né en 154 ACN est d'abord questeur en Sardaigne en 126 ACN avant de devenir tribun de la plèbe en 124 ACN. Il cherche à faire appliquer son programme politique : diminuer les pouvoirs du Sénat romain et accroître ceux des comices afin de relever la République. Afin de faire accepter son projet de loi agraire, il commence par s'allouer les faveurs des principaux opposants au Sénat : la plèbe et l’ordre équestre par diverses mesures :

La Lex Sempronia frumentaria: elle prévoit de distribuer un boisseau de blé par mois à prix réduit à tous les citoyens pauvres. Même si elle semble nécessaire car la pauvreté des citoyens est un problème réel à Rome, cette loi est une mesure démagogique dans le sens qu'elle permet de s'attirer les faveurs populaires.

La Lex Calpurnia: introduit la parité entre les chevaliers et les sénateurs devant les tribunaux. Les quaestiones perpetuae ou questions perpétuelles sont ouvertes aux chevaliers. Caius augmente le nombre de jurés de 300 à 600 membres et introduit 300 chevaliers. De ce fait, l'avantage que détenaient les sénateurs au niveau judiciaire sur les chevaliers n'existe plus.

La Lex theatralis sépare les chevaliers des sénateurs dans les théâtres. Une autre leur confère la collecte de l'impôt de la riche province d'Asie.

La Lex sempronia de comitii modifie les modalités d'élection des comices centuriates. L'ordre de succession des centuries dans le déroulement du vote est dorénavant établi par tirage au sort.

Toutes ces mesures tendent à réduire le pouvoir des sénateurs au profit des chevaliers et du sénat par rapport aux comices.

Il tente dans un second temps de faire passer sa réforme agraire qui s'appuyait sur celle de son frère.

La juridiction des triumvires supprimée en 129 ACN est rétablie.

Les assignations de terre passent de 30 à 200 jugères pour permettre aux citoyens pauvres d'améliorer leurs conditions sociales. Il lance la création de colonies afin de soutenir son projet : deux en Italie et une à Carthage.

Pour faire accepter sa proposition par le sénat, il permet aux patres d'acquérir des terres qu'ils convoitaient dans le Latium et autour de Tarente et de Capoue.

Cela lui procure une grande popularité et lui permet de se faire réélire tribun de la plèbe en 123 ACN. En effet, depuis le vote d'une loi de Gaius Papirius Carbo en 125 ACN, les tribuns de la plèbe pouvaient être reconduits dans leur fonction sans attendre le délai traditionnel.

Pour lutter contre lui, le Sénat décide de réduire son influence. Il dresse face à lui le tribun Marcus Livius Drusus. Celui-ci propose alors la création de 12 colonies de 3000 hommes choisis parmi les capite censi, les citoyens pauvres. Cette surenchère détourne l'attention du peuple de Gaius au profit de Drusus. Grâce à cela, il peut faire voter une loi supprimant les vectigales, (redevances de l'ager publicus), exonérant les grands propriétaires et donc beaucoup de sénateurs.

Gaius réplique en proposant la création d'une colonie de 6000 hommes sur le site de Carthage et l'octroi de la citoyenneté complète aux Latins et partielle (sine suffragio) aux Italiens afin de s'attirer leurs faveurs. Mais les propositions de Caius sont trop avancées pour la Rome de l'époque et, en voulant brûler les étapes, Caius se brûle les ailes. La création d'une colonie sur le site maudit de Carthage est un sacrilège. L'accord de la citoyenneté aux Latins et aux Italiens mord sur un privilège du peuple romain. Ainsi, Gaius perd l'appui d'une partie du peuple qui l'avait soutenu jusqu'alors, mais également celui du consul.

Lorsque Gaius part superviser la construction de la colonie à Carthage, ses adversaires en profitent pour le discréditer. Lors de l'élection des tribuns pour l'année 122, il n'est pas réélu. Aussitôt une loi ordonne le démantèlement de la colonie de Carthage : Caius fait appel de la décision mais échoue. Il tente alors de faire sécession avec ses partisans comme la plèbe jadis avait fait sécession contre les patriciens au Mont Sacré. Le Sénat réplique en promulguant un senatus consultum ultimum qui autorise l'élimination de Caius par n'importe quel moyen. Caius fut tué par son esclave à sa demande, lors d'un affrontement sur l'Aventin avec 3000 partisans contre le consul Lucius Opimius en 121 ACN.


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Re: Les lois frumentaires des Gracques à Jules César

Message par Upomavick le Lun 7 Jan 2008 - 19:50

2. Sa loi frumentaire
Son projet est tout à fait novateur dans le système des distributions frumentaires. En effet, il va faire voter une loi qui instaure de façon permanente des allocations régulières, à savoir mensuelles, de blé à prix réduit par rapport à celui du marché[1].

Durant le demi-siècle qui va suivre, cette institution va connaître bien des vicissitudes et des rebondissements divers.

En 123, nous ignorons quelle quantité est allouée à chaque personne. Au vu de nos connaissances des autres propositions, nous pouvons honnêtement penser que la quantité tourne autour des 5 modii. Le prix de vente de chaque modius nous est connu : six as 1/3[2]. Personne parmi les citoyens romains ne semble avoir été exclu de ces distributions à prix réduit comme nous le rapporte le témoignage de Cicéron[3]. « Le célèbre Lucius Piso Frugi s'était toujours élevé contre la loi frumentaire mais, une fois la loi votée, cet ancien consul était venu pour recevoir du blé. Gracchus remarque Piso debout au milieu de l'assemblée; il lui demande devant tout le peuple romain en quoi il était d'accord avec lui-même alors qu'il réclamait du blé au nom de la loi qu'il avait combattue. "Je ne voudrais pas, Gracchus, que tu aies du plaisir à diviser mes biens, mais, si tu le faisais, je réclamerais ma part." ». Néanmoins ce geste de Lucius Calpurnius Piso Frugi est exceptionnel car comme le fait remarquer Plutarque ce sont principalement les pauvres (to‹j pšnhsi)[4] et les plus démunis qui bénéficiaient de ces distributions.

Gaius Sempronius ne s’est par ailleurs pas contenter de faire passer cette loi, toujours selon son biographe, Plutarque, il s’est également chargé de la construction de greniers à blé[5], information que nous retrouvons dans l’œuvre de Sextus Pompeius Festus.
Sempronia horrea qui locus dicitur, in eo fuerunt lege Gracchi, ad custodiam frumenti publici[6].
La lex sempronia frumentaria va susciter une vive opposition. Gaius est accusé, avec sa loi, de vider les caisses du Trésor et de détourner la plèbe du travail[7]. Cicéron se fait fort de critiquer cette loi à chaque fois que l’occasion lui en est donnée.

Cette loi frumentaire, au même titre que les lois agraires et judiciaires, va devenir un enjeu politique pour les deux parties en présence, rivalisant de façon subtile afin de proposer des mesures tantôt plus, tantôt moins généreuses ou démagogiques.

Quelle fut la portée de cette loi ? Ce que nous pouvons en dire c’est qu’elle prévoyait en principe pour chaque citoyen une distribution mensuelle de cinq modii – chiffre déduit de ce que nous connaissons pour les distributions organisées à partir de la lex d’Aemilius Lepidus en 78 ACN – au prix de six as un tiers le modius. Cicéron, à chaque mention de la lex sempronia frumentaria dans ce discours (il le fait au moins quatre fois de façon explicite[8]), se fait fort de critiquer la largitio démesurée de ces ventes de blés à prix réduit. Mais jamais il ne mentionne leprix de six as un tiers. Par ailleurs le seul auteur à mentionner ce prix est Tite Live :
C. Gracchus, Tiberi frater, trib. plebis, eloquentior quam frater, perniciosas aliquod leges tulit, inter quas frumentariam, ut senis et triente frumentum plebi daretur;[9]
Le tribun de la plèbe Caius Gracchus, frère de Tibérius fut encore plus éloquent que celui-ci. Il proposa quelques lois subversives, entre autre une loi frumentaire qui accordait à la plèbe du blé au prix de 6 as 1/3.

Ce chiffre est également mentionné par le scholiaste de Bobbio[10] qui doit l’avoir lu dans Tite Live ou dans une source ancienne, peut être Varron.

Les buts recherchés par Gaius ont été d’assurer une certaine sécurité, écartant ainsi une source de trouble et de sédition au sein de la population la plus pauvre de Rome, mais également d’écarter cette population des liens clientélistes. Par cette proposition de Gaius Gracchus apparaît en filigrane une des volontés du mouvement popularis rendre aux comices les moyens décisionnels et au peuple sa souveraineté. Comme le dit Florus, peut-être citant directement Gaius : « quoi de plus juste que de faire vivre un peuple sans ressource sur son propre trésor. »[11]. Toujours selon le même Florus, « en outre, il promit au peuple, pour sa subsistance, la succession récente d'Attale »[12]. Un passage du De vita populi romani de Varron cité par Nonius Marcellus et qui selon Claude Nicolet peut vraisemblablement concerné notre problématique, parait souligner la volonté de Gaius de donner au peuple romain la capacité de prendre en charge ses finances.

in spem adducebat non plus soluturos quam uellent; iniquus equestri ordini iudicia tradidit ac bicipitem ciuitatem fecit, discordiarum ciuilium fontem. [13]

L’historien français, dont je ne reviendrai pas sur l’argumentation[14], insiste sur l’expression « non plus quam vellent » et se demande si dans un contexte politique, il ne faut pas donner à velle un sens particulier, celui de la formule des rogationes « velitis iubeatis, Quirites ».

« Ce que Gaius Gracchus laissait espérer aux citoyens, c’était moins un prix bas qu’un prix volontairement fixé par la loi, c'est-à-dire en fin de compte par eux-mêmes. Il ne s’agissait pas seulement (contrairement à ce que prétendaient ses adversaires) de « faire un cadeau » au peuple – on en avait déjà fait, et de plus coûteux – mais de reconnaître une compétence, une souveraineté pourrait-on dire, en matière financière et annonaire. »[15]

Cette idée se retrouve dans la Rhétorique à Herrenius :
Quod erat in vestra potestate ab aliis petere quam ipsi sumere maluistis.[16]

Les critiques selon lesquelles Gaius détournait la plèbe du travail pour les plonger dans l’oisiveté sont excessives car, avant 58, les distributions sont toujours payantes. Comme le rappelle Perelli, il est injuste de donner à Gaius Gracchus la paternité de la politique du panem et circenses des empereurs romains.

<hr align="left" size="1" width="33%">[1] Selon Luciano Perelli (il movimento popolare… p.98.) c’est la première loi de Gaius Gracchus.

[2] Tite-Live, Epitome, LX.

[3] Cicéron, Tusculanes, III, 48.

[4] Plutarque, Vie de Gaius Gracchus, 26, 2.

[5] Idem, 27, 3.

[6] Festus, De verborum significatione, 290, 45-47.

[7] Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XXXIV/XXXV, 25 ; Cicéron, Pro Sestio, 103 ;

[8] Tusculanes, III, 48 ; Pro Sestio, 103 ; De officiis, II, 72 ; Brutus, 222. Dans le Pro Sestio, 55, Cicéron donne la somme de 6as 1/3 mais il ne précise pas si c’est le prix de l’époque de Gaius Gracchus, il se plaint qu’à cause de Clodius, le peuple ne paye plus ce prix.

[9] Tite-Live, Epitome, LX

[10] 132 Stangl.

[11] Florus, Abrégé d’histoire romaine, II, 1. “quid tam aequum quam inopem populum vivere ex aerario suo ?”

[12] Florus, Abrégé d’histoire romaine, II, 3. “et recentem Attali hereditatem in alimenta populo polliceretur “ Attale III Philométor, roi de Pergame de 159 à 133 ACN avait légué au Peuple de Rome son royaume.

[13] Varron, DVPR, III, frg 114.

[14] Pour cela je vous renvoie à son article Varron et la politique de Caius Gracchus, dans Historia, XXVIII, 1979, p.276-300

[15] NICOLET, Cl., Varron et la politique de Caius Gracchus, dans Historia, XXVIII, 1979, p.298-299.

[16] Rhétorique à Herrenius, IV, 49.

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Re: Les lois frumentaires des Gracques à Jules César

Message par Upomavick le Mer 9 Jan 2008 - 22:21

Les successeurs
3.1 : Lucius Appuleius Saturninus

La lex sempronia frumentaria, malgré l’opposition qu’elle suscite ne paraît pas avoir été supprimée et doit toujours être en vigueur aux alentours de l’année 100 ACN quand une nouvelle proposition est faite par le tribun de la plèbe marianiste Lucius Appuleius Saturninus dont nous ne connaissons pas la teneur si ce n’est qu’elle concerne le prix de vente du modius de blé.

Cette rogatio ne nous est parvenue que dans une mention au chapitre 21 du premier livre de la rhétorique à Herrenius.

Lucius Saturninus allait proposer une loi frumentaire d'un demi as et d'un tiers d'as. Quintus Caepion qui à ce moment était questeur urbain avertit le sénat que le trésor public ne pouvait supporter une telle largesse. Le Sénat décida que si Saturninus proposait cette loi au peuple, il le ferait contre la république. Saturninus commença le vote de la loi. Ses collègues s'y opposèrent. Néanmoins celui-ci apporta l'urne. Quand Caepio vit que celui-ci faisait voter une loi contre la république, malgré l'opposition de ses collègues, il donna l'assaut avec les honnêtes gens. Il démolit les ponts de vote, il détruit les urnes électorales, il empêche le vote. Caepio est accusé de haute trahison.[1]


Lucius Appuleius Saturninus proposait ni plus ni moins de diminuer de six as un tiers à cinq sixième d’as, soit pas loin de huit fois moins cher, le prix du modius de blé. Cette mesure permet de comprendre les très vives réactions qui ont suivi cette proposition.

Caepio est accusé d’avoir attenté au vote du peuple et à la volonté des magistrats. Si le procès eut lieu, Caepio a sans doute du être acquitté car il sera questeur. Nous le connaissons par une émission monétaire sans doute
destinée à payer des distributions frumentaires. Cette émission a fait penser à certains que la proposition de Saturninus avait été acceptée et était d’application. Mais je me rangerais avec l’argumentation de Claude Nicolet[2] qui pense, sans doute à juste titre, que la proposition est restée une rogatio.
Tout d’abord du fait de l’opposition très vive qu’elle a engendré, ensuite et surtout parce que quelques temps après, une proposition faite par Marcus Octavius, tribun de la plèbe de la fin des années 90, visait à abroger la lex sempronia frumentaria. Le sénat a du proposer une contre-mesure ponctuelle pour compenser aux yeux du peuple le refus de la proposition de Lucius Appuleius Saturninus.

3.2 : Marcus Octavius

Tribun de la plèbe entre 95 et 90[3], tout comme l’avait été son père trente ans auparavant, il a cherché à rétablir l’autorité de l’aristocratie sénatoriale. Marcus Octavius aurait, selon Cicéron, proposé des mesures plus supportables pour l’état et plus mesurées que la loi de Gaius Gracchus, qu’il réussit sur sa simple parole et son caractère à faire abroger. Nous ignorons tout de ce que cette loi changeait par rapport à la Lex sempronia : quantité, prix, bénéficiaires, ou les trois à la fois ?

3.3 : Marcus Livius Drusus
Ce très riche romain[4], élu tribun de la plèbe pour l’année 91 et considéré plutôt comme étant un proche des optimates et un champion du Sénat, va proposer une série de lois et de réformes en cherchant semble-t-il à brasser le plus large public possible en contentant les différents groupes de la population.
Les modernes considèrent largement en effet, à l’instar de Perelli, que la volonté de Drusus était alors de renforcer le pouvoir traditionnel en place, en cherchant le plus large consensus qui soit et en faisant passer des mesures d’inspiration populaire.
Sa loi frumentaire « aveva puramente uno scopo demagogico ed era
rivolta ad aquistore il favore della plebe urbana. »[5]

Tout comme Marcus Octavius, Livius Drusus n’est pas ce que l’on peut
appeler un « popularis ». Tous deux usent de la couleur populaire pour faire passer des lois de tendance différente des partisans des « populares ». Il s’agit dans le chef de Marcus Octavius de réfréner la lex sempronia frumentaria, en place depuis bientôt 30 ans quand il présente sa proposition. Selon Cicéron c’est devant les comices qu’il a fait abroger la loi de Gaius Gracchus et fait passer la sienne.

Pour la période syllanienne, nous ignorons à peu près tout de la législation frumentaire. D’aucun pensent qu’elle a été totalement abrogée ; pour cela, ils se fondent sur une allusion de Salluste par la bouche de Lépide : « le peuple romain indigent n’a même plus les restes de l’entretien d’un esclave. »[6]

3.4 : Aemilius Lepidus
En cette année 78, le consul Lepidus fait passer une loi qui établit (ou rétablit, selon que nous acceptions ou non la suppression des législations
frumentaires sous Sylla) une allocation mensuelle de cinq modii.

Mais quand les tribuns des plèbes ont invité les consuls à reconstituer la puissance tribunicienne, Lepidus fut le premier à refuser, et la plupart de la foule présente à l’assemblée était d'accord avec lui quand il a dit, dans un discours qui survit toujours, qu'il n'était pas salutaire que la puissance tribunitienne soit reconstituée. Il a passé une loi frumentaire sans opposition, qui a fourni une allocation de blé de 5 modii pour le peuple, et il a fait beaucoup d'autres promesses : pour rappeler les exilés, pour annuler les actes de Sylla, et pour reconstituer à leurs propriétaires la terre qui avait été employée pour les colonies militaires.[7]

Comme souvent dans ce dossier des lois frumentaires, nous n’en savons malheureusement pas beaucoup plus sur cette loi qu’il aurait fait passer sans opposition. Sans doute était elle mesurée et acceptable pour que le sénat et les tenants de la modération l’acceptent sans trop de remous.

3.4 : La lex Terentia-Cassia
En l’année 73, une nouvelle loi frumentaire voit le jour à l’instigation des deux consuls en place, Marcus Terentius Varro Lucullus et Gaius Cassius Longinus Varus. Elle comprend une distribution mensuelle de 5 modii vendus au prix de six as un tiers le modius, soit un retour aux mesures de la lex sempronia, ce qui nous permet de penser que celle présentée par Aemilius Lepidus deux ans plus tôt était plus modérée que celle de 123.

Cette loi ne nous est connue que par des renseignements fragmentaires.
Nous pouvons connaître, grâce aux discours de Cicéron, un nombre approchant des bénéficiaires des distributions publiques de blé pour les années 70.

Ce nombre de bénéficiaires avait déjà été calculé en 1965 par Rowland[8]. Celui-ci arrivait au nombre de 180000 bénéficiaires. Dans son article, Rowland a essayé d'établir le nombre de personnes qui pouvaient recevoir des avantages sous la Lex Terentia Cassia, malheureusement en commettant une erreur. Ce calcul a donc été repris par James Cullens[9] en 1988. Comme celui-ci le fait remarquer, ce n’est pas seulement l’erreur que Rowland a commise qui pose un problème mais que ce chiffre erroné ait été repris dans la suite de l’historiographie, même après la correction proposée par Claude Nicolet[10].


La dîme de Sicile, principale province frumentaire de la République, pour les
années 73-70 était surtout destinée à l’approvisionnement de l’annone romaine. Dans son dossier contre Verrès, propréteur de Sicile, Cicéron nous apprend qu’Apronius, le complice de Verrès, pour le seul territoire d’Agyrium, a prélevé près de 33000 médimnes de blés soit pas loin de 198000 modii.

Tu leur ordonnes de prendre les dîmes, et de donner à Apronius, comme
bénéfice, trente-trois mille médimnes de blé. Quoi! Une seule cité, un seul
territoire est obligé, par ordre du préteur, de donner à Apronius ce qui
suffirait presque à l'approvisionnement de la plèbe romaine pendant un mois![11]


En divisant ce chiffre de 198000 modii par 5, le nombre de modii alloués par
mois à chaque bénéficiaire, nous arrivons à 39600. Trop peu pour l’ensemble de la plèbe de Rome. A cela il faut ajouter d’autres chiffres donnés par Cicéron, et notamment la somme allouée pour trois ans au préteur de Sicile pour acheter du blé au prix fixé par le Sénat, ainsi que le blé réquisitionné.
Verrès devait acheter du blé dans la Sicile en vertu d'un sénatus-consulte, en vertu de la lex frumentaria Terentia-Cassia. Il est deux sortes de blés qu'on achète : soit une seconde dîme qu'on oblige de vendre, soit une certaine quantité de grains qui doivent être aussi vendus, répartie dans une juste proportion sur toutes les villes. La quantité de blé de la seconde dîme est réglée sur la première; l'autre sorte de blé consiste en huit cent mille modii que nous achetons tous les ans. Le prix, pour l'un, est fixé à trois sesterces par modius ; à quatre pour l'autre. Ainsi, pour ce dernier, on donnait à Verrès, chaque année, trois millions deux cent mille sesterces qu'il devait payer aux agriculteurs; on lui en donnait, pour le premier, environ neuf millions.[12]

En tout nous arrivons annuellement à la somme de 6.500.000 modii, soit, par mois, un peu plus de 108000 bénéficiaires.

3.5 : La mesure de Caton d’Utique
Plutarque nous apprend que Caton a fait passer au Sénat l’idée de
permettre une distribution frumentaire pour éviter une sédition de la plèbe
urbaine en faveur de Jules César. Nous ignorons tout de ces dispositions.
Plutarque nous dit que cette mesure a coûté sept millions et demi de deniers. Cela fait penser, à Nicolet, soit que le nombre de bénéficiaires est passé de cent huit mille à deux cent septante mille soit que les rations ont été augmentées. Cullens préfère voir le nombre de deux cent mille personnes. Néanmoins nous ignorons si la lex Terentia-Cassia en 73 ACN a modifié le nombre des bénéficiaires.

Nous le voyons, hormis la tentative de Saturninus de faire baisser le
prix du modius, et le retour aux mesures de Gaius Sempronius Gracchus
par la loi Terentia-Cassia, les autres propositions ont eu une portée
différente. Il s’agissait de diminuer le poids de la mesure de 123 ou encore de surenchérir par des contre-propositions, face à une mesure populaire.

La proposition que nous allons étudier à présent a été une véritable révolution à Rome et est allée beaucoup plus loin qu’aucune des autres lois et rogationes faites jusqu’à l’année 58 ACN.


<hr align="left" size="1" width="33%">[1] Rhétorique à Herrennius, I, 21
[2] NICOLET, Cl., Le métier de citoyen…, p.261.
[3] Schovanek propose les dates de 99-93 pour placer le tribunat d’Octavius. Foncièrement, cela ne bouleverse pas notre tableau.
[4] Il est doté d’une richesse considérable si nous suivons les témoignages de Dion Cassius (Fr.96,2), Pline l’Ancien (Histoire naturelle, XXXIII, 141.) et de Diodore de Sicile (Bibliothèque historique, XXXVII, 10, 1.).
[5] PERELLI, L., Il movimento popolare…, p.141.
[6] Salluste, Histoires, I, 41, 71.
[7] Granius Licinianus, Annales, XXXVI, 33-35
[8] Rowland, R.J., The number of grain recipients in the late republic, dans Acta Antiqua Academiae Scientiarum Hungaricae, XIII, 1965, p.81-83.
[9] Cullens, J.A., A recalculation of the number of grain recipients in the late republic dans Liverpool Classical Monthly, 1988, XIII, p.98-99.
[10] NICOLET, Cl., Le métier de citoyen dans la Rome républicaine, Paris, 1976, p. 262, n.1.
[11] Cicéron, 2e action contre Verrès, III, 72.
[12] Cicéron, 2e action contre Verrès, III, 163.

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Re: Les lois frumentaires des Gracques à Jules César

Message par Upomavick le Lun 14 Jan 2008 - 11:12


  • Publius Clodius Pulcher
Publius Claudius Pulcher (circa 92-52 ACN) est un des protagonistes les plus controversés du Ier ACN. Jean-Marc Flambard résume bien le brouillard qui entoure ce personnage qui parait être tout droit sorti d’un roman de Ponson du Terrail, tant sa vie et sa carrière politique nous apparaît comme rocambolesque : « Longtemps marquée par des recherches appliquées à l’exégèse plus ou moins passionnelle des res gestae de César, de Pompée, de Crassus ou de Cicéron, l’interprétation de la politique de Clodius a été compliquée à plaisir. Qu’on en fit un anarchiste, un agent de César, de Crassus ou de tous les triumvirs à leur tour, un opportuniste sans aucun principe, un idéologue démocrate, un candidat à la tyrannie, les mêmes sources ont été sollicitées successivement à l’appui des différentes versions. »[1]
Publius Claudius Pulcher est né aux alentours de 92. En décembre 62, alors qu’il a atteint la questure, il est rattrapé par l’affaire de la Bona Dea. Claudius, habillé en femme – les hommes étaient exclus de ces mystères – pénétra dans la maison de César, alors Pontifex Maximus, durant la célébration de cette cérémonie. Traduit en justice, il est accablé par Cicéron qui réfute tous ses alibis. Il sera finalement acquitté grâce à de la corruption[2]. Il gardera de ce procès une haine tenace envers Cicéron. Coupé de l’aristocratie sénatoriale, il va assouvir son ambition dévorante en s’appuyant sur le petit peuple. Il escompte devenir tribun de la plèbe, mais, en tant que patricien, cette charge lui est interdite. C’est sans compté sur ses appuis et notamment les triumvirs, qui vont l’y aider en le faisant adopter par un plébéien. C’est alors qu’il modifie son gentilice de Claudius en Clodius. Son accès au tribunat en 58 ACN va marquer l’acmé de l’agitation des populares à Rome, principalement par ses mesures, mais aussi et surtout par les moyens qu’il va employer pour y parvenir.

Clodius va faire rétablir les collèges interdits par un sénatus-consulte en 64[3]. Il fait écarter ses principaux opposants : Cicéron est exilé suite à la répression expéditive qu’il a mené contre les conjurés dans l’affaire Catilina. Caton est envoyé dans une mission en Orient, d’abord à Byzance ensuite dans la conquête de l’île de Chypre. Enfin, Clodius achète les consuls en place par la promesse de deux belles provinces.

Sa mesure phare est sans conteste la gratuité du blé qu’il instaure à Rome et qui allait bien au-delà de ce qu’avait proposé Gaius Gracchus.
Cette loi de Clodius ne nous est connue que par six textes[4], plus acrimonieux les uns que les autres à l’égard de cette mesure. Néanmoins parmi cette pluie de critiques acerbes, nous sommes assurés d’au moins quatre points clef : tout d’abord, le plus important, la gratuité des distributions de blé. Ensuite, c’est une mesure populaire dans les deux sens du terme. Asconius nous dit « fuit enim summe popularis »[5]. De plus, la loi a provoqué des difficultés d’approvisionnement et de trésorerie. Enfin, la loi met en place une véritable politique annonaire, une cura annona.

La loi sur les collèges de Publius Clodius.
Revenons un instant sur cette loi sur les collèges votée par Clodius. Etonnement, ceux-ci auraient jouer, au départ, un rôle dans l’application de la lex annonaria.

L’histoire de cette institution que sont les collèges est très mal connue à ses débuts, mais nous pouvons être certains des progrès de la vie associative dans la période républicaine. Les différents collèges ont pris une forte ascension à la fin de la république et notamment entre 67 et 65 ACN au moment où se préparait la conjuration de Catilina ce qui entraîna leur suppression en 64 par un sénatus-consulte, puis leur rétablissement par Clodius en 58 et encore leur abolition par César entre 49 et 44, « sauf ceux » nous dit Suétone « qui existaient de toute antiquité »[6].

L. Iulio C. Marcio consulibus quos et ipse Cicero supra memoravit senatus consulto collegia sublata sunt quae adversus rem publicam videbantur esse .[7]

Les luttes politiques autour de ces collèges ont suscité bien des controverses. Néanmoins nous pouvons nous accorder autour d’une chronologie.

Jusqu’en 64, les collèges religieux et professionnels sont autorisés sans réglementation spéciale. Cette année-là, un sénatus-consulte supprimait tous les collèges « praeter pauca atque certa quae utilitas civitatis desiderasset, sicut fabrorum fictorumque. »[8]

En 61, on tenta de rétablir la célébration des Compitalia de janvier 60 par les collèges « contra Senatus Consultum »[9] mais Quintus Metellus Celer, consul designatus, réussit à les empêcher.
Aux Compitalia de décembre 59/janvier 58, Publius Clodius, avec la connivence du Consul Pison, mais en opposition à Lucius Ninnius, le tribun, fait célébrer les ludi compitalicii.[10]

kaˆ t¦ ˜tairik£, koll»gia ™picwr…wj kaloÚmena, Ônta mn ™k toà ¢rca…ou kataluqšnta d crÒnon tin£, ¢neneèsato·[11]

Il rétablit les associations, appelées collèges dans la langue latine, et dont l'institution était ancienne, mais qui avaient été dissoutes pendant quelque temps.

Deux jours après, le concilium plebis vote quatre rogationes de P. Clodius dont une lex clodia de collegiis restituendis novisque instituendis.[12]
Au début de l’année 56, du fait d’affrontements entre les bandes de Milon et Clodius, le Sénat prit un sénatus-consulte « ut sodalitates decuriatique discederent lexque de iis ferretur, ut qui non discedissent ea poena quae de ui tenerentur »[13]

Nous voyons tout l’intérêt que les collèges pouvaient présenter pour Clodius. « Regroupant la masse de la plèbe pauvre sur les lieux de travail et de résidence, ils couvraient la ville d’un fin réseau d’associations qui devaient permettre une mobilisation rapide et générale de ces éléments sociaux pour peu qu’ils fussent gagnés à une cause. Leurs cadres naturels, les magistri, fournissaient autant de propagandistes en puissance. Prompts à l’émeute, à la réunion politique, à la fermeture des boutiques, ils étaient l’instrument idéal du contrôle de la rue. »[14]

Isdemque consulibus inspectantibus servorum dilectus habebatur pro tribunali Aurelio nomine conlegiorum, cum vicatim homines conscriberentur, decuriarentur, ad vim, ad manus, ad caedem, ad direptionem incitarentur. [15]
Ils étaient consuls! Et, sous leurs yeux on enrôlait les esclaves devant le tribunal d'Aurélius; on les distribuait par décuries dans les différents quartiers; on les excitait à la violence, au meurtre, au pillage.


Clodius cherchera à donner une assise légale à son système. D’où la Lex Clodia de 58 qui permettait la reconstitution des réseaux de collèges, détournés de leur but initial pour servir à la politique de Clodius, soit comme instrument de sédition. Au départ la Lex Annonaria votée en 58, qui sera un des instruments de Clodius pour s’attacher la fidélité de ses partisans, devait se reposer sur ces collèges nouvellement rétablis pour en faciliter la mise en œuvre. Cette vision de l’utilisation des collèges que proposent Claude Nicolet et Jean-Marc Flambard est remise en cause par Luciano Perelli pour qui il n’existe pas de preuves suffisantes de cette volonté de les utiliser comme vecteur de distribution ; à son point de vue, les collèges n’avaient pas la structuration et l’organisation suffisantes ni la capacité juridique pour participer aux distributions de blé. [16]

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Re: Les lois frumentaires des Gracques à Jules César

Message par Upomavick le Lun 14 Jan 2008 - 11:13

Lex Clodia (suite)
Cette fameuse loi de Clodius sur les distributions gratuites a fait couler beaucoup d’encre. Ne fut-ce que sur son intitulé exact. Ainsi, Jean-Marc Flambard[17] fait remarquer qu’Asconius[18] utilise, plutôt que frumentaria, le terme annonaria pour qualifier la loi de Clodius. Le scholiaste de Bobbio, plus tardif et source de moindre qualité, utilise lui le terme frumentaria. C’est lui qui sera préféré à Asconius par bon nombre d’auteurs modernes. Claude Nicolet reproche également à certains auteurs d’avoir oublié les autres dispositions que comportait la loi, notamment une administration annonaire. La loi de Clodius, si elle portait bel et bien le qualificatif d’annonaria, devait comporter un plan général d’approvisionnement de l’Urbs concernant les ravitaillements publics et privés et devait prévoir, outre les distributions gratuites, les moyens de les assurer.

Que représentait exactement alors cette cura annonae ? Publius Clodius Pulcher va charger un de ses affranchis, Sextus Clodius, un scribe[19], « che era persona di fiducia del tribuno »[20] dont les talents furent utilisés pour la rédaction d’une partie des lois clodiennes[21]. La charge dont Clodius va l’investir après le vote de sa loi revêtait une importance appréciable au vu de ce qu’on en attendait. La portée de ses pouvoirs est difficile à apprécier. Nous savons que pour Pompée qui reprendra le flambeau après la désastreuse gestion de Sextus Clodius, il a fallu le recours à une loi consulaire, la lex Cornelia-Caecilia, pour consentir à Pompée le droit de réquisition, conséquence de son imperium pro consule. Comment en ce cas, un simple scribe aurait-il pu parvenir à ses fins, aller à l’encontre de promagistrats[22] et des sociétés de publicains. Jean-Marc Flambard propose de voir l’action de Sex. Clodius surtout dans la recensio de 58 et donc la réalisation des nouvelles listes de bénéficiaires. Il est possible d’ « imaginer que la confection des listes dut faire l’objet d’un vaste trafic d’influence et que les Clodiani y furent inscrits en masse : c’était l’occasion idéale de satisfaire ses partisans et d’en engager d’autres. »[23]

Un passage de Dion Cassius nous indique l’esprit dans lequel s’est déroulé la formation de ces nouvelles listes.
oáto… te oân ™m£conto, kaˆ Ð Pomp»ioj œsce mn kaˆ ™n tÍ toà s…tou diadÒsei trib»n tina· pollîn g¦r prÕj t¦j ¢p' aÙtoà ™lp…daj ™leuqerwqšntwn, ¢pograf»n sfwn, Ópwj œn te kÒsmJ kaˆ ™n t£xei tinˆ sitodothqîsin, ºqšlhse poi»sasqai·[24]

Pendant cette lutte (entre Clodius et Caton), la distribution du blé donna quelque peine à Pompée. Un grand nombre de citoyens avaient affranchi leurs esclaves, dans l'espoir qu'ils pourraient participer à cette distribution. Pompée voulut qu'ils fussent inscrits dans une tribu, afin de mettre une règle et de l'ordre dans la répartition du blé.
Cette recensio s’est sans doute faite dans la confusion. Pompée veut d’ailleurs y mettre de l’ordre et une règle (œn te kÒsmJ kaˆ ™n t£xei).. Claude Nicolet[25] rattache, très certainement avec raison, l’incendie du temple des Nymphes avec cette volonté de reformer les listes. Clodius l’aurait fait incendier pour supprimer la ou les listes des bénéficiaires et ainsi permettre aux nouveaux affranchis d’après 58 de continuer à percevoir le blé gratuit chaque mois. « Clodius pour préserver sa popularité devait désirer maintenir leurs droits : faire disparaître les documents était autant de gagner pour eux et pour lui. »[26]
Cette proposition frumentaire de Clodius avait pour but de lui permettre de s’attacher les souches les plus populaires de Rome. La loi sur les collèges avait fait se rassembler les masses les plus pauvres sur les lieux de travail et de vie, lui permettant de la sorte de recouvrir la ville d’un réseau d’associations et une mobilisation rapide et générale. Clodius va s’en servir à des fins séditieuses mais sous le couvert de la légalité. Jusqu’à sa mort en janvier 52, Clodius sèmera le trouble dans la vie publique romaine[27].

------------------------------------------------
[1] FLAMBARD, J-M., Clodius, les collèges, la plèbe et les esclaves. Recherches sur la politique populaireau milieu du Ier siècle, dans MEFR, 1977, LXXXIX, p.115. Voir aussi le portrait qu’en dresse Luciano Perelli, p.203-217.
[2] Le scholiaste de Bobbio (91stangl) mentionne que les juges qui votèrent l’acquittement de Clodius en 62/61 av. J.-C. reçurent une somme d’environ 300,000 ou 400,000 sesterces.
[3] Quintus Asconius Pedianus, In Senatu contra Pison. : L. Iulio C. Marcio consulibus quos et ipse Cicero supra memoravit senatus consulto collegia sublata sunt quae adversus rem publicam videbantur esse
[4] Quintus Asconius Pedianus, In Senatu contra L. Pisonem ; Cicéron, Pro Sestio, 55;
Scholiaste de Bobbio, commentaire au Pro Sestio, 132 Stangl ; Dion Cassius, Histoire romaine, XXXVIII, 13, 1-2 ; Cicéron, De domo sua, 25 ; Plutarque, Vie de Cicéron, 30, 2.

[5] Quintus Asconius Pedianus, In Senatu contra L. Pisonem. « elle fut en effet populaire à l’extrême »
[6] Suétone, Diuus Iulius, 42, 4.
[7] Quintus Asconius Pedianus, In senatu contra L. Pisonem,.
[8] Quintus Asconius Pedianus, Pro Cornelio, p.67, l.7-8
[9] Quintus Asconius Pedianus, In senatu contra L. Pisonem, p.7, l.6-10 : Ante biennium autem quam restituerentur collegia, Q. Metellus Celer consul designatus magistros vicorum ludos Compitalicios facere prohibuerat, ut Cicero tradit, quamvis auctore tribuno plebis fierent ludi;
[10] Cicéron, Pro Sestio, 34 et 55.
[11] Dion Cassius, Histoire romaine, XXXVIII, 13, 2
[12] Cicéron, Pro Sestio, 55 ; Asconius, In senatu contra L. Pisonem, p.8, l.6-7.
[13] Cicéron, Ad Quinto fratri, 2, 3.
[14] FLAMBARD, J-M., Clodius, les collèges, la plèbe et les esclaves…, p.144.
[15] Cicéron, Pro Sestio, 34.
[16] PERELLI, L., op. cit., p.206.
[17] FLAMBARD, J-M., Clodius, les collèges, la plèbe et les esclaves…, p.147.
[18] Quintus Asconius Pedianus, In Senatu contra L. Pisonem. C’est un hapax pour la période classique. Ces mentions plus tardives vont toutes dans le sens de « qui concerne le ravitaillement ». Nous pouvons penser qu’Asconius l’utilise donc à dessein. [19] Asconius, In Milone, p.33 C.
[20] PERELLI, L., p.206.
[21] Cicéron, De domo sua, 25.
[22] A la tête de la Sicile par exemple, se tenait en 58, Gaius Virgilius, un ami de Cicéron…
[23] FLAMBARD, J-M., Clodius, les collèges, la plèbe et les esclaves…, p.148.
[24] Dion Cassius, Histoire romaine, XXXIX, 24.
[25] Nicolet, Cl., Le temple des Nymphes et les distributions frumentaires à Rome à l'époque républicaine d'après les découvertes récentes, dans Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1976, p.29-51.
[26] Idem, p.46.
[27] Après le départ de César en Gaule, Clodius devint quasiment le maître de Rome, grâce à l’action de sa bande de nervis. En 57 ACN, un des tribuns proposa le rappel de Cicéron, et Clodius eut recours à la force pour empêcher le décret de passer. Il fut contré par Milon, qui dirigeait une bande armée assez forte pour le tenir en échec. Clodius s’attaqua ensuite aux ouvriers qui reconstruisaient la maison de Cicéron, attaqua Cicéron lui-même dans la rue et fit mettre le feu à la maison de son frère, Quintus. Il ne cessa ses agressions qu’après l’intervention de Pompée. En 56, étant édile curule, il attaqua Milon en justice pour violence publique à la suite de la défense de sa maison contre une attaque de la bande de Clodius, et l’accusa d’employer des bandes armées. La procédure fut entravée par des violences et finalement abandonnée. En 53, Milon fut candidat au consulat et Clodius à la préture, leurs bandes armées s’affrontèrent dans Rome, retardant la tenue des élections. Le 18 janvier 52, Clodius fut tué par les hommes de Milon à Bovillae, sur la via Appia. Ses partisans en fureur installèrent son bûcher funéraire devant la Curie romaine, qu’ils incendièrent. Milon fut, quant à lui, accusé de meurtre par Appius Claudius Pulcher, le frère de Clodius ; maladroitement défendu par Cicéron (voir son Pro Milone), il dut s’exiler.

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Re: Les lois frumentaires des Gracques à Jules César

Message par Upomavick le Mer 23 Jan 2008 - 21:58


  • Cura annonae de Pompée
La crise du ravitaillement frumentaire prit une telle ampleur que le Sénat va devoir prendre des mesures exceptionnelles. Les tensions grandissent et les collèges, réorganisés par Clodius jouent leur nouveau rôle à merveille.
D’autant que si Clodius n’est plus aux affaires, il a gardé des soutiens très importants. Pompée va être chargé d’une curatèle de l’annone. Nous l’avons vu juste avant, Pompée a voulu établir de nouvelles listes car nombre d’esclaves avaient été affranchis pour bénéficier de ces distributions gratuites. Cela lui sera par ailleurs reproché lors de sa candidature pour le consulat en 56-55.

Pompée a été chargé de réapprovisionner Rome en blé. Il n’a jamais été question de revenir sur la gratuité des distributions de blé.

  • César
Jules César se contentera de faire établir un nouveau recensement.
Recensum populi nec more nec loco solito, sed uicatim per dominos insularum egit atque ex uiginti trecentisque milibus accipientium frumentum e publico ad centum quinquaginta retraxit;[1]
Il fit recenser le peuple, non pas suivant l’usage ni dans le lieu habituel, mais dans chaque quartier par les maîtres d’insulae et sur 320000 plébéiens qui recevaient le blé de l’état, il en retrancha environ 150000.

Son but essentiel était d’enrayer la fraude installée à la faveur des troubles dans une administration débordée et de dépister les noms inscrits indûment sur la liste.

Ce sont donc cent septante mille noms qui seront supprimés des listes. Certains ont voulu voir dans ce nombre l’introduction d’un nouveau critère en plus de la citoyenneté et de la domiciliation à Rome, celle de la pauvreté. Comme le faisait déjà remarquer Denis Van Berchem[2], dans ces cent septante mille personnes qui disparaissent il faut tenir compte des évènements de l’époque césarienne. Jules César a fait envoyer quatre-vingt mille citoyens dans des colonies auxquels il faut rajouter les nombreuses victimes des guerres civiles dont nous parlent beaucoup les auteurs anciens. Bien entendu, il y a du y avoir des suppressions de la liste pour fraude.

A cela César va rajouter une nouvelle décision pour éviter que la liste ne gonfle avec l’arrivée de nouveaux habitants. L’entrée de nouveaux bénéficiaires ne se fera qu’en cas de décès d’anciens. Chaque année le préteur tirerait au sort les nouveaux.


Conclusion.
Pouvons nous conclure par l’idée qu’il y a eu chez les « populares » une véritable politique frumentaire ?

Quand les personnes qui ont proposé une loi frumentaire peuvent être relié plus ou moins facilement au groupe des « populares » que remarquons nous ? Qu’il y a une volonté d’un règlement de la pauvreté de la plèbe urbaine romaine, à la différence des lois concernant les problématiques coloniale et agraire qui concernent plutôt la plèbe au sens large. La volonté de rendre au peuple de Rome sa liberté de choix dans l’utilisation des deniers publics apparaît également dans la proposition de certains hommes politiques romains, et principalement chez Gaius Gracchus. La période est également fertile en leges de ambitu[3], lois contre la brigue électorale. Pourquoi une telle profusion de lois de ce type si le rôle du peuple n’a aucune importance ? Comme le dit Tacite[4], dans un état corrompu les lois se multiplient ; des lois non plus pour la communauté mais pour lutter contre certaines personnes. La corruption semble avoir pris une place importante, si bien que Caton d’Utique ne sera pas élu au consulat, selon Plutarque, parce qu’il a refusé de distribuer de l’argent à la plèbe[5].

Ce que nous sommes en mesure de remarquer également c’est que les « populares » vont s’opposer aux optimates par leur volonté de défendre ces distributions et de les améliorer. A contrario, les optimates vont tout faire pour les réguler le plus possible, en limiter la portée, soit en défendant le prix initial de six as un tiers, soit en limitant le nombre des bénéficiaires. Une fois mises en place, il n’a plus été possible de supprimer les distributions mensuelles de blé. La gratuité instaurée par Clodius ne sera pas remise en cause par la suite, et ce, malgré les attaques que cette mesure a eu à subir. La plus belle preuve de cela, c’est la prise en charge par Pompée de la cura annonae.

Autre point important, c’est la permanence des distributions. Comme nous l’avions vu avant la loi de Gaius Gracchus en 123, ces distributions frumentaires étaient exceptionnelles et ponctuelles, il ne s’agissait pas alors de largesses régulièrement prodiguées. Après 123, ces distributions deviendront mensuelles.

Toutes les lois d’inspiration populaire ont apporté des points négatifs malgré la bonne intention du départ. Elles se placent également dans un processus évident d’amplification de l’impérialisme romain. Il n’y a pas de volontés même chez les plus progressistes des hommes politiques romains d’intégrer les habitants des provinces conquises. Au contraire, nous remarquons une exploitation de ces provinces pour financer les politiques « populares » et améliorer le sort des Romains. De même, la chute de la République romaine n’est pas à mettre entièrement sur le dos ni d’une législation populaire, ni de l’ambition personnelle, mais avant tout sur la structure même de l’état romain.

En guise de conclusions, je pense que du point de vue frumentaire au moins, mais à l’écoute des autres exposés, il y a bien eu à Rome une volonté politique dans le chef de certains, d’améliorer la vie et la souveraineté du peuple, au moins jusqu’au début de la carrière de Jules César.


[1] Suétone, Diuus Iulius, XLI
[2] VAN BERCHEM, D., Les distributions de blé et d'argent à la plèbe romaine sous l'Empire, Genève, 1939, p.22.
[3] En 67 rogatio Cornelia et lex Acilia Calpurnia, en 63 rogatio de Servius Sulpicius Rufus, le sénatus-consulte qui réitéra l’interdiction par celle-ci des jeux et des banquets et lex Tullia, en 61 rogatio Aufidia, en 60 deux sénatus-consulte, en 56 un sénatus-consulte contre les sodalitates, en 55 la lex Licinia de sodaliciis, en 54 la proposition de tacitum iudicium et en 52 lex Pompeia.
[4] Tacite, Annales, III, 27.
[5] Plutarque, Vie de Caton le jeune, 49, 5-6. Pour en savoir plus sur la corruption à la fin de la république, je me permets de vous renvoyer à la thèse de Cristina Rosillo-Lopez, présentée à Neufchâtel en 2005.

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Damien
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